Entretien Jérémie Lamouroux 2026

Avec Jérémie Lamouroux

Entretien réalisé par Zoé Giraud

Comme Maïssa, ton film a été sélectionné l’année dernière à Nouveaux Rêves et cette année, tu fais partie du comité de sélection. Dans le cadre du festival, ton profil est assez atypique : tu ne fais que du documentaire et surtout tu ne regardais pas de fiction, surtout pas de courts-métrages de fiction avant Nouveaux Rêves. Comment en es-tu arrivé à t’intéresser à ce format ?

Exactement. Je regardais des fictions en long-métrage, mais pas de courts-métrages ou alors très rarement, uniquement dans le cadre professionnel. C’était vraiment pas mon truc, en ce sens que c’était un angle mort. La fiction courte, c’était inconnu pour moi. Je viens dans ma pratique artistique du documentaire de création.

Je m’y intéresse maintenant grâce à Nouveaux Rêves, mais sans pour autant me mettre à en faire. Je ne fais pas de fiction, et je n’ai pas l’intention d’en réaliser, c’est une pratique trop éloignée de la mienne, mais en regarder oui !

Tu as donc réalisé un film l’année dernière, Sous le feu, qui a été présenté dans le cadre du festival. Peux-tu nous en parler ?

Sous le feu, est un film documentaire sur des jeunes de la région grenobloise qui tentent d’échapper à une destinée ouvrière. Le film met en parallèle deux générations autour d’une usine, avec la question de sa fermeture potentielle. Un des jeunes explique pourquoi il ne veut pas y travailler. Ce sujet, je l’ai abordé un peu par hasard. Il y a dix ans, une amie m’avait proposé de participer à un projet collectif sur le geste au travail. Moi, je viens de Grenoble, et j’avais envie de filmer le geste dans une usine. J’avais des images en tête : feu, poussière, fumée… J’ai mis quatre ans à trouver la bonne usine. En fait, c’est elle qui est venue à moi : un jour, quelqu’un m’en a reparlé, et j’ai rencontré un patron qui m’a autorisé à entrer. C’est une usine qui produit du silicium, la matière première de notre monde connecté : cartes mémoire, panneaux solaires, etc. J’ai filmé les ouvriers, j’ai vécu à côté, et ça m’a donné envie de raconter cette histoire. C’était mon premier film autonome, même si avant j’avais déjà fait des documentaires joués en ciné-concert.

Comment ça marche, un documentaire en ciné-concert ?

Tu conçois un film en intégrant dans l’acte de réalisation la présence des musiciens sur scène. Tu poses un récit, puis tu travailles avec les musiciens pour composer la strate sonore, celle des sensations, des contrepoints, des envolées lyriques ou des trajectoires plus expérimentales ou improvisées. Après le récit en image rencontre le récit musical, tu ajustes le rythme et la dynamique du film à ce qui se joue et se performe sur scène. C’est une façon de fabriquer le film avec la scène, le film est constitutif de sa présentation sur cette forme, il n’a pas d’existence autonome.

Et Sous le feu, tu l’as autoproduit ?

Regards des lieux, une structure associative grenobloise, une compagnie de cinéma et de musique l’a produit. Il y a eu des financements locaux, comme les collectivités publiques et l’aide aux films courts de Cinéma 93. Enfin, une coproduction avec une structure belge à Bruxelles, l’AJC, a apporté du matériel, un regard extérieur et s’est occupée de la distribution.

Comment ton film s’est retrouvé à Nouveaux Rêves ?

Justement, c’est l’AJC la structure belge qui l’a inscrit. Moi, je ne savais même pas que ce festival existait, en même temps étant assez loin des circuits de court-métrages, c’est logique. Un jour, Mathilde à Bruxelles m’a appelé pour me dire que mon film était sélectionné à Saint-Étienne au festival Nouveaux Rêves. Je ne savais même pas qu’il avait été envoyé dans ce festival ! J’ai pu venir deux jours sur les trois à Nouveaux Rêves, j’ai adoré l’ambiance et l’équipe et aussi de découvrir des courts-métrages de fiction !

Ton film a été retenu dans d’autres festivals ?

Oui, une quinzaine de festivals : DocLisboa à Lisbonne, des festivals documentaires à Quito, au Bénin, en Estonie, en Italie, en Belgique et dans plusieurs festival en France (Paris, Grenoble, Saint-Étienne, Autrans). Il y a aussi eu des projections associatives en Région parisienne. Je suis très content de sa tournée internationale, même si j’aurais aimé qu’il ait plus de visibilité en France.

Tu t’attendais à un tel retour international ?


Pas du tout ! Mais je suis ravi. Par contre, c’est dommage que je n’aie pas pu me déplacer partout. Par exemple, au Bénin, ils m’ont invité, mais c’était impossible : je devais bosser, et en plus, le billet d’avion n’était pas pris en charge. C’est la règle avec le court-métrage à l’étranger.

Comment es-tu arrivé dans le comité de sélection de Nouveaux Rêves ?

Peu de temps après le festival, ils m’ont proposé,. Ils m’ont contacté au mois de mai. Au début j’ai un peu hésité, j’ai tout de suite dit que je n’avais pas une culture très développée en fiction courte, mais que j’adorais le documentaire et les films expérimentaux. Ils m’ont répondu que ce n’était pas un problème. Je pense que c’est bien aussi d’avoir une équipe diverses ou les différents genres du cinéma co-existent parmi les sélectionneurs, cela fait un festival plus éclectique.

Qu’est-ce qui t’a motivé à accepter ?


Deux choses. D’abord, rejoindre un réseau professionnel fort sympathique, les gens m’ont plu. Ensuite, avoir accès à toute la création contemporaine en court-métrage. J’ai l’impression que le court-métrage, c’est souvent des jeunes qui font leurs premiers films avant de passer au long-métrage. C’est intéressant de saisir ce que les jeunes fabriquent, les perceptions qu’ils ont de leur époque, leurs thématiques de prédilection. Et puis, ça permet de voir ce qui se fait aujourd’hui, les sujets, les formes… C’est un bon panorama de la création actuelle. Avoir accès à une telle variété de propositions faites généralement par des jeunes c’est rester à l’écoute de son époque et pour moi c’est fondamental. D’un point de vue humain, c’est aussi une bonne expérience, l’équipe est fort sympathique.

Tu trouves ça bien de pouvoir passer de l’autre côté, de réalisateur à sélectionneur ?


Absolument. Je trouve ça intéressant comme démarche. D’année en année, il y a des gens qui partent, soit parce que l’engagement est trop conséquent, soit parce qu’ils ont envie de passer à autre chose. Et de la part de l’équipe, je trouve ça super de faire tourner les espaces et d’avoir ce double regard : à la fois celui des réalisateurs et celui des sélectionneurs. Ça apporte une richesse au festival.

Si l’opportunité se présente, est-ce tu te verrais le refaire l’année prochaine ?


Oui, je pense. Si on me le propose, je ne vois pas pourquoi j’arrêterais. Après, je ne sais pas ce qui va se passer, mais si l’opportunité se représente, je recommencerai sans hésiter.

L’année de ta sélection, qu’as-tu pensé des autres films que tu as vus ? Et cette année, en tant que membre du comité, quel est ton regard sur la sélection ?

J’ai vu deux films qui m’ont vraiment touché, et un autre où j’étais plus distant. Mais globalement, j’ai trouvé la programmation intéressante. Je trouve que c’est fondamental d’affirmer un projet d’équipe. Après, peut-être qu’il y a un petit manque de cohérence parfois sur certaines programmations mais c’est difficile. Faire une programmation c’est fabriquer un récit, c’est dire quelque chose : pourquoi tel film avant tel autre et celui là pourquoi ici ? Chaque film dépose un substrat qui irrigue le suivant. Parfois, avec le court-métrage surtout en festival, c’est un format où on met des films très différents les uns à côté des autres, on passe un peu du coq à l’âne. Par exemple, cette année le premier soir, j’ai trouvé que l’enchaînement marchait bien. J’étais touché, chaque film se répondait. Le second soir, j’étais un peu plus sceptique. J’aurais aimé qu’il y ait un fil conducteur plus marqué. Par exemple, j’aurais défendu un autre ordre pour certains films.

Comment s’est passée la sélection des films cette année ?

On a visionné chacun dans notre espace temps en suivant les commentaires des uns et des autres avec des objectifs de visionnage assigné mais j’étais pas surpris, l’équipe avait annoncé la couleur ! Des centaines de films envoyés, on a réussit à établir une liste de 30 films. Puis on a eut une demi-journée pour tout trancher. On s’est retrouvés à midi, on a mangé ensemble, et à 14h, on a commencé. À 18h, il fallait qu’on ait 12 films sélectionnés et qu’on décide de l’ordre de passage. En quatre heures, c’est un peu court pour tout faire, il faudrait idéalement avoir plus de temps. Pourquoi ne pas déléguer l’agencement des films à quelqu’un d’autre ? Et en même temps, l’agencement des programmes était aussi fixé en fonction de la sélection, mettre les films côte à côte mettait ainsi en exergue ce qui allait ou pas. Si c’est le cadre, pourquoi pas ?

De ton point de vue, as-tu des idées pour améliorer et faire prendre encore de l’ampleur au festival ?

Je n’habite pas à Saint-Etienne et mis à part le festival Nouveaux Rêves et le Grand Lux je n’ai pasde réseau ici je n’ai donc pas du tout envie de passer pour un donneur de leçons. Trouver son public est un long chemin et je sais que Nouveaux Rêves est sur la bonne voie ! Je trouve que le festival est déjà extrêmement bien organisé : tout est là, des programmations intéressantes, une logistique bien rodée, une communication, une équipe motivée et sympa. Peut-être faut il travailler à renforcer encore l’ancrage en s’associant à des dynamiques culturelles locales. Un événement marquant, excentrique, pourrait aussi aider à renforcer l’identité de Nouveaux Rêves, quelque chose d’un peu hors norme, comme une performance, pourrait attirer des gens qui ne viendraient pas spontanément pour du court-métrage, quelque chose de festif. Il faudrait y réfléchir.