Entretien Clara Lacombe 2026

Avec Clara Lacombe

Entretien réalisé par Zoé Giraud

À vol d’oiseau(2025) est ton premier court-métrage documentaire. Comment se construit-il par rapport au reste de ton travail ? Marque-t-il une continuité ou une rupture avec celui-ci ? Quels événements ou expériences t’ont mené à cette nouvelle création ?

À vol d’oiseau s’inscrit parfaitement dans la continuité de tout ce que j’avais fait auparavant par petites briques. Il mélange tout ce qui m’intéressait dans un même film en termes de technique. Je vais toutefois nuancer ce propos en différenciant la forme et le fond. Concernant la forme, elle mélange pleins de choses que je faisais un peu avant : création sonore, entretien radio et j’ai aussi pris des cours du soir d’animation. Pour réaliser le film, j’ai également ajouté de la pellicule, que je ne pratiquais pas jusque-là. À vol d’oiseau a ainsi constitué un véritable terrain d’exploration. Ce projet m’a permis non seulement de poursuivre certaines pratiques, mais aussi d’en approfondir d’autres, comme l’animation, que je pratiquais auparavant de manière plus informelle et qui est devenue dans ce cadre une activité plus structurée et sérieuse. D’autre part, le fond ne représentait initialement pas une continuité dans mon travail. Aujourd’hui, il en est devenu une, notamment avec les thèmes de l’exil et de l’accueil, qui occupent désormais une part importante de ma démarche. Cette continuité s’est construite à la suite de ma rencontre avec Amadou. En effet, je l’ai rencontré, puis nous avons commencé à faire ce film et pour me sentir légitime de réaliser ce projet, je me suis retrouvée à faire énormément d’ateliers radiophoniques dans des structures d’accueil, des accueils de jour, aux frontières. Enfin j’ai donné des cours de français à des personnes exilées, ce que je fais depuis cinq ans maintenant. En ce moment-même, je suis en train d’écrire un autre film intitulé A la frontière. Tout cela, ça s’est initié avec la rencontre d’Amadou. Ainsi, du point de vue du fond, À vol d’oiseau ne s’inscrit pas dans une continuité vis-à-vis du reste de mon travail. Il s’agit vraiment d’un sujet que je ne connaissais pas. Justement, au départ je me suis posée des milliards de questions pour pouvoir « en parler bien », parce que ce n’est pas mon histoire, ce qui mène à s’interroger sur la manière dont on donne la parole à quelqu’un d’autre qui a une histoire qui n’a rien à voir, même à l’opposé de ce que ce que l’on connaît personnellement. Je pense que À vol d’oiseau répond quand même à une continuité de questionnement dans mon travail sur la manière dont donner la parole : Comment donner la parole ? Comment restituer une parole de la manière la plus juste ? Là, il se trouve que ça s’est imposé à moi sous la forme d’un film.

C’est essentiellement une question de statuts, les films précédents étaient des films de commande. Il s’agit de films avec lesquels j’ai appris à faire des films, avec mon frère, un peu par hasard. Lorsque l’on nous demandait de réaliser des films, on ne nous demandait pas des courts-métrages. La catégorie « court-métrage » est apparue après, dans le cadre de À vol d’oiseau qui correspond plus à un film de festival. Je pense qu’il s’agit principalement d’une question de réseau dans lequel le film tourne. D’une certaine manière, je ne me suis jamais vraiment posée la question de la qualification, on m’a un peu imposé qu’il rentrait dans cette catégorie, alors que ce n’était pas forcément le cas pour les autres. Il me semble que mes anciens films et À vol d’oiseau ne circulent pas du tout dans les mêmes circuits. Mes films précédents répondaient à des commandes naturalistes qui ont tourné dans des festivals de films « nature », de films « montagne », mais pas de cinéma. Alors que À vol d’oiseau, lui, est considéré dans la catégorie cinéma. Et donc en cinéma, on fait des sous-catégories plus strictes, dont découlent une certaine pression, notamment concernant la durée des films. Au début, mes premiers producteurs trouvaient le film trop long, en comparaison de ce qui se fait généralement en animation où les films durent une quinzaine de minutes. Après avoir d’abord négocié un film d’une vingtaine de minute, car il me semblait impossible de le couper plus, aujourd’hui, il dure environ trente minutes.

À vol d’oiseau est écrit avec la complicité d’Amadou. Comment est venue cette collaboration ? Le projet a-t-il toujours été destiné à un format cinématographique ?Comment s’est passée la création des dessins ? Proviennent-ils d’une volonté et d’un goût d’Amadou pour cette pratique ?

Initialement, le projet avec Amadou a commencé par un entretien sonore, juste avec un micro et c’est lui qui m’a demandé des feuilles ainsi que des feutres pour représenter certaines choses, pour prolonger un peu son récit, enfin comme pour appuyer ce qu’il disait. Lorsque l’on présente le film ensemble maintenant, il explique que le dessin lui est apparu comme une alternative pour mieux se faire comprendre car, du haut de ses quinze-seize ans lors du premier entretien, il dit qu’il ne parlait pas très bien français. Personnellement, je trouve qu’il parlait déjà très bien français, mais pour lui c’était une manière d’être plus clair dans son récit. Son but n’était pas de faire de jolis dessins, c’était vraiment de m’expliquer ce qu’il racontait : le bateau ressemblait à ça, son village ressemblait à ça etc. Je me suis alors retrouvée avec cet entretien et ces dessins, ce qui m’a donné envie d’en faire quelque chose, d’autant plus que j’avais un entretien pas classique pour de la radio, c’est-à-dire que j’avais sa voix qui provoquait l’image, j’avais une voix qui dessinait. Cela donnait envie de voir ces dessins ou de les voir bouger, de les voir finalement. Ainsi, je me suis quand même laissée porter par ce que Amadou a posé, il est celui qui a introduit la présence du dessin dans le projet.


Comment avez-vous travaillé cette matière du dessin par la suite ? Est-ce que vous avez travaillé ensemble en atelier en amont ou a-t-il directement reproduit les dessins lors du tournage ?

En partant des dessins originaux réalisés lors du premier entretien, nous nous sommes entraînés avant le tournage. À partir de sa voix, que j’avais montée, je lui ai demandé de les reproduire, tout en essayant d’écouter l’enregistrement, et de refaire des tests à l’image. Tâtonnant et expérimentant moi-même, je lui ai demandé d’essayer plusieurs matières différentes. D’abord du pastel, puis de la peinture, ensuite du feutre, jusqu’à finalement trouver que ce qui fonctionnait le mieux c’était la peinture noire. De la même manière que l’utilisation de la Super 8, qui est une caméra embarquée avec une dimension intrinsèquement amateur, la peinture sur verre avec un gros pinceau en noir donne un côté amateur qui brouille les pistes entre si c’était lui ou moi à la réalisation. Ainsi, c’était un outil que l’on pouvait se partager sans qu’il y ait une frontière très franche entre la pratique professionnelle et la pratique amateur. L’idée était vraiment de faire le film ensemble et de décloisonner ce rapport là.

Tu mentionnes des images tournées en Super 8, combinées à des images d’animation et d’archives dans le film. Pourquoi cet intérêt pour le croisement des genres ? Ce croisement a-t-il toujours fait partie du projet ? Et comment est venue cette idée de l’histoire qui se raconte toujours en mouvement à travers une projection sur des fonds mobiles : une ardoise effaçable, les mains qui s’animent sous la caméra, du papier que l’on déchire ?

D’une part, le croisement des genres provient de mes origines de la pratique sonore. Je n’avais en effet jamais travaillé sur l’image auparavant. Dans mes films précédents, c’est mon frère qui s’occupait de la partie image. Personnellement, je ne sais pas filmer, je ne sais pas tenir une caméra. La caméra Super 8 m’est donc apparue comme le meilleur moyen de commencer, en tant que caméra amateur, elle ne demande pas particulièrement de savoir filmer. D’autre part, ce mélange s’est aussi imposé à moi d’une certaine manière en raison du contexte de création. J’ai commencé ce projet pendant de la période du Covid, depuis ma chambre, car j’avais du temps et j’ai fait avec ce que j’avais sous la main. À cette époque, je travaillais tout de même dans un studio de cinéma d’animation à Angoulême, en tant qu’assistante réalisatrice. Je ne faisais pas d’animation moi-même, mais la réalisatrice dont j’étais l’assistante disposait d’une structure d’animation qu’elle m’a prêtée. J’ai donc passé le confinement avec cette structure dans ma chambre. Cela m’a permis de tester plein de choses, plein de matières. En parallèle, je savais qu’il y avait ces histoires d’oiseaux, mais au début, je les ai toutes piquées sur Internet dans des centres d’archives, car je n’avais pas les moyens de faire autrement. C’était un vrai film dans sa chambre. Ensuite, le projet a obtenu des financements et s’est enrichi. Mais à l’origine, il y avait donc ces deux matières : d’un côté, le bricolage avec ce que j’avais sous la main et cette contrainte d’avoir un appareil photo au-dessus d’une table lumineuse et d’une plaque de verre, et de l’autre, les archives que je pouvais glaner en ligne. Je me disais : « On verra les droits plus tard, de toute façon je ne sais pas si ce film deviendra un vrai film. ». J’aimais l’idée que le film ait l’air artisanal, dans le sens vraiment fait à la main, afin que l’on comprenne à peu près comment il avait été réalisé. Je voulais qu’il soit humain, à échelle humaine. Avec Amadou, on bricolait : on trouvait des choses, on les trouvait pas, on les effaçait, on les refaisait… À la sortie du Covid, j’avais déjà un film qui durait 20 minutes, très bricolé. Ensuite, j’ai eu le luxe de pouvoir peaufiner et tester plein d’autres choses. Par exemple, la feuille qui se déchire, c’est un autre dispositif que j’ai développé et enrichi plus tard.

La nature est un thème central dans ton travail, que tu lies souvent à des valeurs de témoignage et de mémoire. On retrouve notamment souvent la figure de l’oiseau, comme c’est le cas dans À vol d’oiseau. Pourquoi le choix de finir le film sur cette image animale ? Quel symbole incarne le « lagui » dans ton court-métrage ? Est-ce que celui-ci représente pour toi une forme de liberté, ou plutôt une métaphore de la transmission ? Qu’évoquent ces thèmes récurrents pour toi ?

L’idée des oiseaux migrateurs est venue assez rapidement, presque naturellement. Je voyais les oiseaux comme un fil conducteur de l’histoire. Mais avant tout, j’ai demandé à Amadou si cette métaphore lui parlait, sans vouloir lui imposer ma vision. Et il s’avère que ça résonnait profondément pour lui. Je lui ai montré deux oiseaux migrateurs en photo, des espèces que l’on trouve chez nous en France, mais qui migrent aussi en Guinée. Et il les connaissait. Pour lui, ce n’étaient pas des oiseaux français : c’étaient des oiseaux guinéens. D’un coup, cette figure est devenue importante, presque symbolique. Elle créait un lien concret entre les deux pays.

Tout a commencé par l’oiseau, bien sûr. Il y avait une dimension de retour à l’enfance, mais aussi le cliché de l’oiseau associé à la liberté. Le défi était d’éviter de tomber dans une symbolique trop évidente : l’oiseau qui traverse les frontières, c’est le sujet même du film. Mais je ne voulais pas en faire trop, car c’est presque une évidence. Ce que j’aimais dans cette idée, c’est qu’elle me permettait de trouver ma place dans ce récit. D’un côté, il y a le personnage principal, avec ses empêchements, ses limites. Et de l’autre, l’oiseau, qui incarne un monde sans frontières – celui d’un Occidental avec les bons visas, qui peut circuler librement. À la fin, quand l’oiseau s’envole, c’est comme si on parvenait à réconcilier ces deux réalités. On imagine un monde où, en tant qu’êtres humains, nous aurions les mêmes droits de circulation. C’est aussi une manière de poser les choses de front, mais sans être trop directe. Parce que c’est absurde, au fond : des frontières que certains traversent sans problème, alors que d’autres en sont privés. Moi, je peux aller en Guinée quand je veux. Pas lui. Pourtant, nous vivons sur la même planète, mais pas dans le même monde. Nous n’avons pas les mêmes droits. L’oiseau est présent en contrepoint tout au long du film. À la fin, il devient proche, comme pour réconcilier ces deux mondes. Et puis, c’est un clin d’œil à mon frère, qui est ornithologue. Ça donnait du sens à cette présence récurrente, en en faisant une vraie symbolique.

Il y a une phrase qu’a dit Amadou : « Quand je suis arrivé, Thibault m’a emmené dans la montagne. Et quand je me suis promené là-bas, j’ai compris que j’étais libre à nouveau. ». Je ne l’ai pas gardée, mais c’était exactement ça que je voulais retranscrire. Sans pour autant offrir une résolution trop nette. Parce que ce n’est pas parce qu’on arrive en France que l’histoire est finie. Il y a une ouverture, on sent que ça finit plutôt bien… mais ce n’est pas totalement résolu. Et c’est normal : le simple fait d’arriver en France et d’aller dans la montagne ne suffit pas à tout régler. Et pour beaucoup d’autres personnes la situation ne se règle jamais complètement.