
Avec Faustine Vial
Entretien réalisé par Zoé Giraud
Les Shoshos(2025) est ton premier film. Il retrace l’histoire de deux meilleures amies en Chartreuse, rêvant d’ouvrir ensemble un salon d’esthétique. Comment t’est venue cette idée ? Ce projet s’inscrit-il selon toi dans la continuité de ton parcours ?
L’idée m’est venue en deuxième année d’étude à la CinéFabrique Lyon, quand j’ai réalisé un documentaire sur ma sœur, qui est l’une des deux actrices principales du film. Dans ce documentaire, je devais la suivre dans son salon de coiffure, mais elle s’est brûlée les mains en faisant des mozzas sticks. Elle était donc en arrêt maladie cette semaine-là. Sa meilleure amie, elle, était au chômage à ce moment-là. Je les ai filmées en train de se dire : « On veut de la thune, mais comment on fait pour en avoir ? ». Le documentaire s’appelait Tout le monde veut des lovers. Et là, avec ma caméra, j’ai passé des heures à les filmer. J’avais tellement envie de faire un film sur elles. Comme elles commençaient à imaginer leur salon – ma sœur s’occuperait de la coiffure, l’autre de l’esthétique –, je me suis dit : « J’ai envie de voir ça à l’écran. » C’est comme ça que l’idée du film est née.
Avant d’étudier à Lyon, j’étais à Grenoble, où j’ai fait un service civique avec une association appelée Unicité. C’est une association qui prend des jeunes et leur propose des missions variées. Nous étions une soixantaine, répartis sur différentes missions. Avec sept autres, on devait créer des ciné-clubs dans des collèges et lycées, en ciblant surtout les lycées professionnels ou les zones rurales, là où il n’y a pas beaucoup d’offres culturelles. J’ai donc toujours eu une appétence particulière pour le cinéma.

Comment as-tu procédé au choix du casting ?
Comme énoncé précédemment, ma sœur joue le rôle principal. À l’origine, sa meilleure amie devait aussi jouer dans le film, mais elle n’était pas disponible. On a donc casté une comédienne, Manon, une amie de comédiens qui avait déjà joué dans des films d’amis. J’avais lancé un appel à casting, mais les candidatures reçues ne correspondaient pas du tout au profil que je cherchais. Finalement, Manon n’avait même pas répondu à l’appel : c’est quelqu’un qui m’a envoyé son Instagram, et c’est moi qui l’ai démarchée. On s’est rencontrées comme ça, et j’ai été hyper contente. C’est d’ailleurs la seule à qui j’ai fait passer un casting, et ça a tout de suite matché avec ma sœur. Dans le film, on dirait qu’elles se connaissent depuis toujours, alors qu’elles viennent à peine de se rencontrer.

Est-ce que ce sont des personnages que tu as envie de retrouver plus tard dans un projet de court ou de long métrage ?
Oui, carrément ! Actuellement, je suis une formation en écriture de série, en partenariat entre la CinéFabrique et Canal+. Dans ma série, on retrouve les deux mêmes personnages, dans le même village, Saint-Pierre-de-Chartreuse. C’est une évolution de leur histoire, avec une autre intrigue, mais elles jouent vraiment les mêmes personnes.
Les Shoshos a été fabriqué dans le cadre de La CinéFabrique, où tu es étudiante en section scénario. Que t’as apporté cette formation pour la création de ton film ? Quelles étapes as-tu traversé pour le produire ? As-tu dû répondre à un appel à projet spécifique ?
J’ai terminé mes études l’année dernière à la Cinéfabrique, en section scénario. Cette formation m’a énormément apporté. Mes idées, mes envies de films, elles étaient déjà en moi depuis longtemps, mais c’est l’école qui m’a donné les outils pour les concrétiser. La formation en scénario m’a appris à écrire, tout simplement. Et même s’il n’y a pas de section réalisation à la Cinéfabrique, on a souvent l’occasion de réaliser des projets. La philosophie de l’école, c’est d’apprendre en faisant. J’ai eu la chance de pouvoir le faire plusieurs fois, et ce film est un peu l’aboutissement de tout ça. C’est le premier film où j’étais vraiment satisfaite de la mise en scène, de la réalisation, de la direction artistique… Même si techniquement, ce n’était pas mon film de fin d’études, pour moi, c’en était un. Parce que c’était la concrétisation de tout ce que j’avais appris.
Pour ce film, je n’ai pas eu de contraintes particulières, ni artistiques ni de propos. Les seules contraintes, en temps normal, c’est le temps. Mais là, il n’y en avait même pas, car ce n’était pas un projet dans le cadre du programme pédagogique. C’était une initiative personnelle. J’ai dû m’organiser seule, trouver le temps, et l’équipe aussi. La Cinéfabrique m’a apporté un soutien matériel et financier : le budget du film était de 1500 €, et tout le matériel a été prêté par l’école. Ce n’était pas une réponse à un appel à projet, c’était vraiment un projet perso.
Avec un filtre rose et une caméra très proche des personnages, tu donnes aux Shoshos une esthétique à la fois intime et stylisée. Ces choix visuels étaient-ils faits pour parler des attentes et des préjugés sur l’apparence, ainsi que des codes féminins ? Peut-on ainsi voir Les Shoshos comme un film féministe sur l’émancipation des femmes, en plus d’être une ode à l’amitié et à la sororité ?
Oui, totalement. Pour moi, c’était un peu un portrait de femmes qu’on n’a pas l’habitude de voir dans ces milieux-là. Ce que j’aimais, c’est qu’au lieu de créer un énorme contraste entre elles et leur village, j’ai rendu la montagne rose, les phares de voiture roses aussi… Comme si le monde se complaisait un peu à leur image. C’est ça que je trouvais chouette : montrer comment ces femmes s’approprient un village où on ne les attend pas.
Etant toi-même originaire de Grenoble et proche de l’âge de tes protagonistes, cette comédie dramatique comporte-t-elle une part autobiographique ? A travers l’humour et l’ironie, peut-on y voir une critique du conformisme et de la fermeture d’esprit dans les petits villages, en opposition aux grandes métropoles ? Ou au contraire une idéalisation de la ville, comme une sorte de rêve local, un « american dream » version Saint-Pierre de Chartreuse ?
Oui, le film a été tourné dans le village où j’ai grandi, un village très gentrifié où tout le monde est très riche. Nous, on a grandi dans l’un des derniers hameaux paysans du village. Avec ce film, je voulais montrer ce rapport de force, ce mépris de classe. J’ai un peu caricatural les néo-ruraux, ces gens souvent bobos qui font des métiers où ils s’occupent des autres, mais sans reconnaissance. La plupart des gens de ma famille, avec qui j’ai grandi dans ce hameau, faisaient ce genre de métiers où tu rends service aux autres, et en retour, tu subis beaucoup de mépris, aucune reconnaissance.
Ce que je voulais aussi dans ce film, c’était montrer une ruralité où l’enjeu des personnages n’est pas de partir, mais de s’ancrer dans le village. Aller un peu à l’encontre de tous ces films qui racontent des départs, comme une idéalisation de la ville ou un American Dream. Moi, je voulais montrer qu’on peut trouver sa place là où on est.

Finalement, qu’est-ce que ça veut dire « Shoshos » ?
Alors « shosho », c’est comme ça qu’on s’appelle entre nous, toutes les femmes de ma famille. Ma sœur et sa meilleure amie aussi s’appellent comme ça. Quand j’ai décidé de faire un film sur elles, je me suis dit qu’il devait s’appeler Shoshos. Ça n’a pas de sens particulier, c’est juste un surnom qu’on utilise depuis qu’on est petites. Je crois que ça vient du prénom Shoshanah à la base, mais je ne sais plus pourquoi on a commencé à s’appeler comme ça. En tout cas, ça fait vraiment écho à une dimension personnelle et intime.

